« Prométhée ou Epiméthée »

( sont des figures de la mythologie grecque citées par Yvan Illich)

Dans « Libérer l’Avenir » et « Une Société sans École », Fayard, Tome 1, Yvan Illich a pensé proposer une solution aux divers dérèglements, en particulier environnementaux,  provoqués par les productivismes  débridés des temps modernes. Les ravages du productivisme sont confirmés par les connaissances scientifiques actuelles.

Là où le bas blesse, c’est dans l’analyse des causes et les propositions de remèdes. La cause essentielle, qui suscite des pages et des pages de diatribes, serait l’école obligatoire, qu’il propose tout simplement de faire disparaître. Elle est accusée de tous les maux, et bien sûr, aucun amendement ne saurait pouvoir l’améliorer.

L’enseignant, le maître d’école, pour simplifier, seraient les responsables de tout cela. Il propose de les remplacer par des réseaux où se retrouveraient ceux qui souhaitent apprendre et ceux qui ont des choses à enseigner. Des genres de « chèques -éducation » pourraient être proposés, en priorité aux plus pauvres. Ceux-ci pourraient les proposer à des personnes de leur choix, par exemple des entreprises, qui fourniraient alors l’éducation souhaitée. Page 215, en bas, je cite « un système d’allocations sur le modèle proposé par Milton Friedman ». Il s’agit donc tout simplement de livrer les enfants  au système que l’appelle le libéral-totalitarisme. Le rêve absolu des adeptes de l’école de Chicago étant de tout marchandiser au profit de ce qu’Hervé Kempf appelle l’oligarchie, cette idée, d’ailleurs partiellement mise en œuvre dans certains pays, revient à mettre l’école aux services des intérêts privés.

Le système économique n’est que très partiellement mis en cause dans les ouvrages d’Ivan Illich qui concernent l’école. S’agit-il d’une inversion illogique des causes et des conséquences?

Pour moi, il y a là une méthode qui permet de se défouler pour ceux qui n’aiment pas l’école, qui comme toute activité humaine, est loin d’être parfaite, mais qui est certainement perfectible, et qui n’est pas non plus, d’ailleurs, il faut bien l’admettre, destinée à croître sans fin. Le problème n’est pas l’école, ni l’armée, ni l’hôpital, il est la mécanique infernale économique,  et ce que les dirigeants de ce système font des institutions diverses.

Il y a, d’ailleurs, une colonisation progressive de l’institution scolaire  par le système économique et sa pensée. Les diminutions de postes au cours d’un quinquennat précédent et les menaces à venir ressemblent furieusement à un début d’ application de la pensée d’Illich, revue et mise au service des idées de Milton Friedman.

Les primes pour chefs d’établissements et recteurs, le fonctionnement par « objectifs » plus ou moins confus, sur des bases floues, relève de l’invasion de ce domaine par « l’esprit d’entreprise ».

Plus grave encore, le 3è paragraphe de la page 354. Je cite: »… les plus effrayants, ces nouveaux « maçons » de l’univers voulant transformer le monde en un vaste temple de l’enseignement » . Le message est-il conscient ou inconscient? Je comprends que les tentatives de réforme de l’ école seraient le produit d’une sorte de complot maçonnique.
Voilà  la bonne vieille rengaine de nouveau à l’œuvre. La cause de l’acharnement d’Ivan Illich contre l’école,  n’est pas, apparemment un traumatisme subi parce que l’école obligatoire l’aurait arraché à sa mère, mais une sottise véhiculée régulièrement par divers groupes vecteurs d’idéologies nauséabondes.

Les prémisses qui me semblent, en revanche, très justes, à cette analyse, qui, à mon avis, est  un fourvoiement, sont à la fin d’ « Une Société sans École », page 344, au second paragraphe: je cite:  » Les limites des ressources terrestres commencent d’apparaître… »

L’application des idées d’Ivan Illich est parfaitement possible dans le cadre du libéral-totalitarisme. Pire, cela reviendrait à diminuer le poids d’externalités coûteuses pour les « entreprises », cela libérerait un terrain pour étendre les domaines de la marchandisation généralisée et cela favoriserait une approche consumériste.

En revanche, en cas d’effondrement total du système, pour reconstruire un « temple« ( je réutilise son mot!), éducatif meilleur, de petites communautés pourraient mettre en œuvre  les idées d’Ivan Illich: l’échange, le don, la coopération,  sans possibilité de récupération par ceux qui sont à l’origine des crises actuelles.

Le système économique actuel est prométhéen pour Ivan Illich. Pour moi,  il est une dérive de l’esprit prométhéen. Ce n’est pas une raison pour sombrer dans une autre dérive, l’excès d’un esprit épiméthéen.  Yvan Illich préfère Épiméthée.

L’idée de Triptyque Économique est précisément de trouver un équilibre entre divers excès. Mettre au centre l’esprit de fraternité, dans un système coopératif, dans le cadre duquel certaines des propositions d’Ivan Illich pourraient être essayées localement, me semble plus judicieux qu’une fausse révolution qui pourrait signer un retour à l’obscurantisme.

L’adjectif utilisé dans le titre de  chapitre « L’enseignement occulte des écoles » me rappelle le titre d’un film utilisé par les partisans du nazisme il y a sept décennies: « Forces Occultes », si je ne me trompe pas. Nihil novi sub sole. Il y a là un gros nuage entre ce genre de références et le soleil, la lumière, les Lumières! Dans ce que j’ai lu des autres écrits d’Ivan Illich, je  trouve plutôt quelqu’un qui cherche à redonner de la dignité et de la convivialité  à nos sociétés. Là, je retrouve le précurseur clairvoyant de certaines idées qui se cherchent autour de la nécessité d’un changement de paradigme. Alors pourquoi ce besoin d’utiliser cette vieille rengaine sans preuves tangibles? Est-ce parce qu’il  n’  y a aucune  preuve d’un tel « complot » et que donc cela peut persuader des lecteurs crédules? Comment un tel esprit peut-il s’abaisser  à étayer des idées sur des bases si bizarres?

En revanche, dans, « La Stratégie du Choc » de Naomi Klein, je trouve une multitudes de références et de preuves de ce qu’elle avance sur les  manipulations de la démocratie et de l’information. Ces deux auteurs ne sont pas contemporains, certes, mais je préfère la démonstration de Naomi Klein: la perversion du système économique est la source majeure des dérives irresponsables actuelles, l’école n’a rien à voir avec cela. Sa disparition  ne serait qu’avantages pour étendre « le marché » et anesthésier davantage.

Page 337, c’est Platon qui est mis en cause: je cite « il en bannit déjà la musique populaire et seules trouvent grâce à ses yeux la harpe et la lyre d’Apollon, parce que leurs cordes peuvent créer  « les harmonies de la nécessité et celles de la liberté, celles qui conviennent aux infortunés comme aux fortunés, les harmonies du courage et celles de la tempérance qui conviennent au citoyen« . Les citadins s’effraient de la flûte de Pan et de son pouvoir d’éveiller les instincts. « Seuls, dit encore Platon, les bergers peuvent jouer de leur syrinx et ce, seulement à la campagne »

Quand je lis cela, moi qui aime la campagne, je me sens profondément citadin!

Décidément, Ivan Illich avait de la suite dans les idées.

La solution n’est pas moins de science ni de connaissances, mais l’inverse, il en faut plus. Ce qui ne veut pas dire que tout doit être hypertrophié.

Comme d’habitude j’invite mes lecteurs à refaire mon parcours de lecture,  histoire de vérifier mes commentaires!

Merci à mes enseignants, qui, il y a longtemps, m’ont donné le sens de l’esprit critique et citoyen, ainsi que divers outils bien utiles pour tenter d’y voir clair!

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Un commentaire pour « Prométhée ou Epiméthée »

  1. bernardvatrican dit :

    Quand une pensée devient systémique, elle dégénère, je crois que c’est un peu ce qui est arrivé à Illich ; mais La convivialité reste une oeuvre majeure. Quand à l’école (surtout celle d’aujourd’hui – moi aussi je dois remercier de nombreux maîtres – et maîtresses) il faut la repenser profondément (les anciens tels que Freinet, Montessori… restent toujours une source d’inspiration) et, chez Illich, il ya peut-être une intuition intéressante sur l’ouverture à la société, au monde, car le risque de « l’enseignement occulte » est bien là, qu’on le veuille ou non (quel que soit cet « occulte » et qu’il soit conscient ou non)…

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