Fourmillements d’ Utopies

Je reproduis ce très beau texte publié sur son blog par un Ami du Triptyque Economique , du Respect de l’Autre et de l’Evolution Démocratique. Merci Serge. Rien à ajouter:

Les mines des Misérables: les arcanes du changement

 « Ecrit par Serge CLAVERO. on 21/04/2011 – 14:42

Deux questions se posent.

D’une part comment expliquer la pénétration croissante des idées populistes dans une société par ailleurs travaillée par l’égalitarisme et fortement éduquée ?

D’autre part, quels arguments opposer à ces forces politiques – lorsqu’on est sur ce site en principe on s’y oppose – alors même que le vocabulaire – laïcité et justice – aussi bien que les inquiétudes –nées de la mondialisation, des nouveaux communautarismes et de l’immigration – ne sont étrangères à personne ?

J’ai cru trouver non pas une réponse mais une sorte de lumière paradoxale chez Victor Hugo. Sans doute parce que cet immense écrivain a traversé son siècle en modifiant sans cesse son point de vue sans perdre ni sa hauteur de vue ni sa foi en l’homme qui peuvent nous rassurer sur notre propre capacité à surmonter nos crises ?

Je me réfère au chapitre I du livre septième « Patron Minette » des Ministrables, intitulé « Les mines et les mineurs ».

Saurons-nous comme le philosophe social reconnaître le point où le travail est bon et celui à partir duquel il devient douteux ? Il nous faut retrouver, rendre actuels – les niveaux de ces mines. Il nous faut reconnaître ces mineurs « à ciel ouvert », redécouvrir la lumière latente dans les ténèbres, unir nos pioches pour transforme lentement le dessus par les dessous et le dehors par le dedans ! Mais à une certaine profondeur, les excavations ne sont plus pénétrables à l’esprit de civilisation, la limite respirable à l’homme est dépassée; un commencement de monstres est possible. Pourtant, quel que soit le contraste, tous ces travailleurs, depuis le plus haut jusqu’au plus nocturne, depuis le plus sage jusqu’au plus fou, ont. une similitude, et la voici : le désintéressement

. Ils voient autre chose qu`eux-mêmes. Ils ont un regard, et ce regard cherche l’absolu. Le premier a tout le ciel clans les yeux ; le dernier, si énigmatique qu`il soit, a encore sous le sourcil la pâle clarté de l’infini. Vénérez, quoi qu’il fasse, quiconque a ce signe: la prunelle étoile

La prunelle ombre est l’autre signe

A elle commence le mal. Devant qui n’a pas de regard, songez et tremblez. L’ordre social a ses mineurs noirs

Je vous livre ce texte complexe, riche de tolérance, chargé d’espoir, de combats et de craintes. Notre présent n’est pas si différent. Gare aux « mineurs noirs » – pas ceux du Gabon ou de ma Mauritanie qui nous nourrissent, mais ceux qui précisément parfois sont trop fiers de leur teint pâle. Les mineurs oublieux d’eux-mêmes sont les meilleurs … ou les pires. »

« Les sociétés humaines ont toutes ce qu’on appelle dans les théâtres un troisième sous-sol Le sol social est partout miné, tantôt pour le bien, tantôt pour le mal. Ces travaux se superposent. Il y a les mines supérieures et les mines inférieures. Il y a un haut et un bas dans cet obscurs sous—sol qui s’effondre parfois sous la civilisation, et que notre indifférence et notre insouciance foulent aux pieds

L’Encyclopédie au siècle dernier, était une mine, presque à ciel ouvert. Les ténèbres, ces sombres couveuses du christianisme primitif, n`attendaient qu`une occasion pour faire explosion sous les Césars et pour inonder le genre humain de lumière. Car dans les ténèbres sacrées il va de la lumière latente. Les volcans sont pleins d`une ombre capable de flamboiement. Toute lave commence par être nuit. Les catacombes, où s’est dite la première messe, n’étaient pas seulement la cave de Rome, elles étaient le· souterrain du monde

Il y a sous la construction sociale, cette merveille compliquée d’une masure, des excavations de toute sorte

Il y a la mine religieuse, la mine philosophique, la mine politique, la mine économique, la mine révolutionnaire. Tel pioche avec l’idée, tel pioche avec le chiffre, tel pioche avec la colère. On s’appelle et on se répond d’une catacombe â l’autre. Les utopies cheminent sous terre dans ces conduits. Elles s’y ramifient en tous sens. Elles s’y rencontrent parfois, et y fraternisent. Jean-Jacques prête son pic a Diogène qui lui prête sa lanterne. Quelquefois elles s’y combattent. Calvin prend Socin aux cheveux. Mais rien n’arrête ni n’interrompt la tension de toutes ces énergies vers le but, et la vaste activité simultanée, qui va et vient, monte, descend et remonte dans ces obscurités et qui transforme lentement le dessus par les dessous et le dehors par le dedans; immense fourmillement inconnu. La société se doute à peine de ce creusement qui lui laisse sa surface et lui change ses entrailles. Autant d’étages souterrains, autant de travaux différents, autant d’extractions diverses. Que sort-il de toutes ces fouilles profondes? L’avenir. ` Plus on s’enfonce, plus les travailleurs sont mystérieux. Jusqu’à un degré que le philosophe social sait reconnaître, le travail est bon; au delà de ce degré, il est devient douteux et mixte; plus bas, il devient terrible. A une certaine profondeur, les excavations ne sont plus pénétrables à l’esprit de civilisation, la limite respirable à l’homme est dépassée; un commencement de monstres est possible. L’échelle descendante est étrange; et chacun ces échelons correspond à un étage où la philosophie peut prendre pied, et ou l‘on rencontre un de ces ouvriers, quelquefois divins, quelquefois difformes. Au-dessous de Jean Huss, il y a Luther; au-dessous de Luther il y a Descartes; au-dessous de Descartes il y a Voltaire ; au-dessous de Voltaire, il y a Condorcet ; au dessous de Condorcet, il y a Robespierre; au-dessous de Robespierre, il y a Marat; au-dessous de Marat, il y a Babeuf. Et cela continue. Plus bas, confusément, à la limite qui sépare l’indistinct de l’invisib1e, on aperçoit d’autres hommes sombres, qui peut-être n’existent pas encore Ceux d’hier sont des spectres ; ceux de demain sont des larves. L’œil de l’esprit les distingue obscurément. Le travail embryonnaire de l’avenir est une des visions du philosophe

Un monde dans les limbes à l’état de fœtus, quelle silhouette inouïe !

Saint-Simon, Owen, Fourier, sont là aussi, dans les sapes latérales

Certes, quoiqu’une divine chaîne invisible lie entre eux à leur insu tous ces pionniers souterrains, qui, presque toujours, se croient isolés, et qui ne le sont pas, leurs travaux sont bien divers, et la lumière des uns contraste avec le flamboiement des autres. Les uns sont paradisiaques, les autres sont tragiques. Pourtant, quel que soit le contraste, tous ces travailleurs, depuis le plus haut jusqu’au plus nocturne, depuis le plus sage jusqu’au plus fou, ont. une similitude, et la voici : le désintéressement

Marat s`oublie comme Jésus. Ils se laissent de côté, ils s`omettent, ils ne songent point a eux. Ils voient autre chose qu`eux-mêmes. Ils ont un regard, et ce regard cherche l’absolu. Le premier a tout le ciel clans les yeux ; le dernier, si énigmatique qu`il soit, a encore sous le sourcil la pâle clarté de l’infini. Vénérez, quoi qu’il fasse, quiconque a ce signe: la prunelle étoile

La prunelle ombre est l’autre signe

A elle commence le mal. Devant qui n’a pas de regard, songez et tremblez. L’ordre social a ses mineurs noirs

Il y a un point où l’approfondissement est de l’ensevelissement et où la lumière s`éteint

Au-dessous de toutes ces mines que nous venons d’indiquer, au—dessous de toutes ces galeries, au—dessous de tout cet immense système veineux souterrain du progrès et de l`utopie, bien plus avant dans la terre, plus bas que Marat, plus bas que Babeuf, plus has, beaucoup plus bas, et sans relation aucune avec les étages supérieurs il y a la dernière sape. Lieu formidable C’est ce que nous nommé le troisième dessous. C’est la fosse des ténèbres. C`est la cave des aveugles. Inferi`

Ceci communique aux abîmes. »

Vicor Hugo Les Misérables

Retrouvez ce texte et d’autres sur:

http://dtwin.org/WordDD/2011/04/21/les-mines-des-miserables-les-arcanes-du-changement/


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