Le programme du CNR et l’ idée de « Triptyque Économique »

Voici le texte de mon intervention au colloque organisé le 27 Mai 2011 par le Réseau Citoyen Résistants de Meurthe et Moselle:

Nancy, le 27 mai 2011

Intervention au colloque RCR-54

Le Triptyque Economique

https://jmmasson.wordpress.com

L’idée de Triptyque Economique, pour la résumer, est de faire cohabiter trois systèmes économiques , le système libéral, le secteur public et un vaste secteur authentiquement coopératif, à hauteur d’un tiers chacun en termes de PIB( mais ce n’est pas la meilleure référence) ou mieux, en termes de personnes employées dans chaque secteur. Le tout calqué sur notre triptyque républicain: Liberté, Égalité, Fraternité.

Il est intéressant de comparer cette proposition avec le programme du CNR: dans ses quelques phrases renvoyant au système économique: on peut lire, je cite:

Sur le plan économique :

-instaurer une véritable démocratie économique et sociale, impliquant l’éviction des grandes féodalités économiques et financières de la direction de l’économie ;

-promouvoir une organisation rationnelle de l’économie assurant la subordination des intérêts particuliers à l’intérêt général et affranchie de la dictature professionnelle instaurée à l’image des états fascistes ;

-assurer le retour à la nation des grands moyens de production monopolisés, fruit du travail commun, des sources d’énergie, des richesses du sous-sol, des compagnies d’assurances, des grandes banques ;

-développer et soutenir des coopératives de production, d’achats et de vente, agricoles et artisanales ;

-permettre l’accès, dans le cadre de l’entreprise, aux fonctions de direction et d’administration pour les ouvriers possédant les qualifications nécessaires et assurer la participation des travailleurs à la direction de l’économie ;

0r le but des Citoyens Résistants d’hier et d’Aujourd’hui est précisément de lutter contre la démolition méthodique de ce programme. Dénationalisations, privatisations, emprise de la finance. Ce que j’appelle le libéral-totalitarisme s’applique à tout « marchandiser ». Le défaut du programme du CNR était peut-être de n’avoir pas envisagé de mettre de limites à l’expansion de l’ogre libéral. C’est tellement plus facile de faire croître le marché…en dépossédant les citoyens de leur bien commun et de partager le cadeau entre actionnaires insatiables.

C’est la dérive oligarchique qui a d’abord lentement, puis de plus en plus vite détricoté ce que le programme du CNR avait proposé et qui avait été partiellement réalisé. Chaque crise provoquant un choc…ces chocs sont utilisés pour enfoncer toujours plus loin le coin dit libéral, au profit surtout de très grandes entreprises qui échappent au contrôle citoyen. C’est ce que décrit minutieusement Naomi Klein, dans « La Stratégie du Choc »

J’ai, depuis quelque temps, travaillé sur les crises environnementales, en particulier la crise climatique. La multitude d’ouvrages que j’ai lus sur ce sujet, contient un mot souvent répété comme un leitmotive: il faut coopérer pour juguler cette crise annoncée et majeure et cesser de rivaliser. Il faut moins de compétition et plus de coopération. J’ai noté ce mot des dizaines de fois. Mais personne n’indique comment il faut coopérer.

C’est ce qui m’ a conduit à rechercher les alternatives au système économique dominant. Il y a l’étatisme, comme dans les anciens pays de l’est. Il nous en reste certains pans en voie de démolition comme les services publics. On peut donc réenvisager de nationaliser certains secteurs. Certains proposent de le faire pour EDF. J’ai lu récemment un billet d’ Hervé Kempf, où il justifie cela en raison du coût éventuel d’un accident nucléaire. EDF ne semble pas être bien assuré dans ce domaine. Cela serait aussi une autre raison pour réorienter notre production d’énergie vers le maximum de local   renouvelable. D’autres pensent aux banques.

En revanche, un pays comme Cuba…recrée un secteur privé.

La Chine est devenue une vaste entreprise… privée…

D’autres veulent moraliser le capitalisme. En dehors des voeux pieux… il conserve ses vieilles habitudes de brutalité économique. Le capitalisme «vert» … qui semble pour l’instant encore bien modeste par rapport au capitalisme très polluant… reste du capitalisme avec des gagnants et des perdants et implique une croissance perpétuelle.

J’ai recensé les expériences coopératives qui existent. De la banque NEF ( Nouvelle Économie Fraternelle) en passant par diverses SCOP, SCIC, GAEC, AMAP, elles ne sont pas rares.

Sur le site de l’Alliance Coopérative Internationale, on trouve une multitude de structures, parfois énormes,comme certaines immenses coopératives agricoles ou quelques grosses banques « mutualistes ». En tout pas loin de 10 pour cent de notre économie relève de ce qu’on appelle l’ ESS. M. Alphandéry (voir lelabo.org) essaie de la redynamiser. Ceci-dit, ce secteur ne rémunère pas de capital mais parfois son fonctionnement ressemble un peu trop au secteur marchand productiviste. Je préfère les vraies coopératives, sur le principe un être humain/une voix On pourrait imaginer des cahiers des charges sociales et environnementales par secteur. Pour le secteur coopératif on pourrait imaginer des rémunérations à échelle très réduite.

Je verrais très bien ce secteur démarrer par des coopératives locales de production d’énergie alternative renouvelable.

D’ailleurs cela existe. Le réseau électrique aurait pour but d’équilibrer. Cela implique aussi une évolution sur le modèle négawatt… pour arriver à mettre en oeuvre une décroissance des besoins en énergie. Je verrais également bien des coopératives de maraîchage péri-urbain… combinées avec des Amap-bio. Toutes ces propositions visent à préciser et mettre à jour le programme du CNR. En effet, la dimension environnementale n’était pas la préoccupation majeure de cette époque-là et la mise à jour du programme du CNR doit comprendre les problèmes environnementaux et les limites de la production. En fait, il s’agit de s’appuyer sur l’existant alternatif, de le faire connaître et d’en donner envie. Il y a des structures qui représentent déjà cette économie: les CRES.

Une politique qui consisterait à éduquer les jeunes pour qu’ils coopèrent dans ce secteur est à mettre en oeuvre. En cas de changement souhaitable de paradigme politique, les grands médias et les pouvoirs publics doivent favoriser l’émergence de ce secteur.

En cas de réussite, ces coopératives ne doivent pas trop grandir, mais plutôt essaimer… et coopérer entre elles. Le but, dans ce cas, est de vivre dignement, en accord avec la nature et non pas de gagner toujours plus en faisant travailler toujours plus des gens qu’on rémunère toujours moins.

Alors, me dira-t-on, pourquoi garder un secteur d’état? Il est à 28 pour cent de part de PIB, à ma connaissance. Parce que certaines activités relèvent de l’état, comme la défense, l’enseignement ou devraient en relever, comme l’eau. On peut bien sûr combiner des structures coopératives avec des structures d’état, dans le secteur de l’éducation, par exemple.

(Ivan Illich… rêvait de faire disparaître l’école, qu’il accusait de tous les maux. Plus âgé, il avait un peu modifié son avis sur cette question.)

 L’étatisation complète n’est pas une réussite car elle peut déresponsabiliser. La gestion authentiquement coopérative supprime la notion d’employeur/employé et elle me semble aller vers davantage de dignité et permettrait de relocaliser beaucoup d’activités. Ceci ne veut pas dire qu’il faut se fermer au reste du monde ou devenir chauvin, au contraire. Il s’agit simplement, au niveau macro-économique, de réduire les déplacements inutiles et sources de pollution.

Rien n’exclurait la coopération entre différentes contrées. Une dérive de tout étant toujours possible, la dérive « identitaire » chauvine en est une.

Alors pourquoi, une fois ces précautions prises, maintenir un secteur  « privé »?  Parce que, dans ce secteur, l’innovation, le besoin d’entreprendre sont de puissants moteurs. Il ne faut pas priver l’humanité des bons côtés de ce système. Il faut faire cesser ses dérives actuelles qui nuisent gravement à la planète et qui font souffrir tant de nos concitoyens. Le mythe de la main invisible , qui finit par épuiser la nature et les humains doit cesser. Cette idée ne plaira pas aux énormes multinationales, qui sont les féodalités des temps modernes, et qui essaient de faire croire que les modestes avantages acquis des uns ou des autres sont les féodalités à abattre. Cela ne plaira pas non plus à leurs relais divers et variés dans certains partis politiques ou dans la presse privée. Mais qui sont les premières victimes des multinationales sinon les petits entrepreneurs qu’elles épuisent ou rachètent en cas de succès dans ce système? Les petits artisans et entrepreneurs auraient alors le choix entre le secteur privé ou la transformation en coopérative authentique. Une SCOP peut avoir des employés. Je préfère la coopérative intégrale.

Après ce qui s’est passé au cours des dernières décennies, où des systèmes totalitaires ont imposé un système…qui s’est effondré …pour ensuite verser dans ce que j’appelle le libéraltotalitarisme, il y a peut-être une place pour cette idée de Triptyque Economique, qui ne fait que préciser ce qui est écrit dans les extraits du programme du CNR que j’ai rappelés au début de mon exposé.

Du point de vue philosophique, cela revient à faire cohabiter Adam Smith, Marx et Proudhon. Est-ce impossible? Non, puisque c’est ce qui s’est passé à la mise en oeuvre du programme du CNR, après-guerre.

La formule républicaine Liberté-Egalité-Fraternité est à elle seule une invitation à l’application du Triptyque Economique et du programme du CNR. Les contraires peuvent cohabiter, comme le yin et le yang dans un système binaire; un système ternaire augmente la polychromie, le métissage économique.

Je préfère le polychrome au monochrome!

J’utilise la formule « libéral-totalitarisme » en raison des soutiens de certains ultra-libéraux… à des régimes totalitaires, comme au Chili sous Pinochet. Il ne restait alors dans ce pays qu’une liberté: celle de faire des affaires, surtout pour les soutiens américains de ce régime. Je suis pour toutes les autres libertés souvent maltraitées, dans le respect des droits des êtres humains et de la terre. Je crois que l’école de Chicago et son mentor, Milton Friedman sont à la source de beaucoup des dérives actuelles.

J’ai aussi l’impression que la remise en oeuvre du programme du CNR, un peu renforcé, peut-être avec cette idée de Triptyque Economique, est finalement une vision extrêmement… modérée. Les extrémistes sont plutôt ceux qui imposent un système économique malfaisant et parfois quasi-mafieux.

La lecture de « Merchants of Doubt », de Naomi Oreskes, montre que les lobbies de certaines grosses entreprises peuvent utiliser des méthodes lamentables pour que rien ne soit fait pour contrer les changements climatiques. La lecture de « Notre Poison Quotidien » de Marie-Monique Robin montre la même chose à propos des pesticides et autres désastres chimiques. Comment faire confiance à un système aussi absurde que celui décrit dans un des Voyages de Gulliver, « A Voyage to Laputa » par Jonathan Swift il y a plusieurs siècles.

A cette époque , dans cet ouvrage, ce qui était visé était la science moderne mise en oeuvre hâtivement. A l’heure actuelle, tout cela est exacerbé par la finance qui cherche à asservir la science pour le plus grand bonheur…des actionnaires.

Il faut agir vite et changer de paradigme, comme on le dit maintenant. Il faut s’orienter vers une « métamorphose sociétale », comme le dit Edgar Morin… dans le cadre du Respect de l’Autre et de l’ Evolution Démocratique ainsi qu’en tenant compte des limites matérielles d’une terre qui se dégrade vite à l’époque qu’on appelle l’anthropocène.

Ce serait tout de même un comble que l’anthropocène se termine par la disparition de l’espèce humaine… sous la forme d’un suicide collectif dont l’arme aurait été fabriquée par les humains eux-mêmes: cette arme est le productivisme exacerbé, son cadre actuel le libéral-totalitarisme avec des colporteurs divers et variés.

Un vaste secteur fondé sur ce qui relève du bien commun, les « commons » des anglais, un autre vaste secteur authentiquement coopératif, modifieront aussi les sentiments d’appartenance orwelliens qu’inculque parfois un certain esprit d’entreprise. Les vraies valeurs de la Common Decency, qu’ Orwell a décrit dans « the Road to Wigan Pier » sont incompatibles avec celles du CAC-40.

Conclusion provisoire: il y a deux améliorations à apporter, dans le domaine économique au programme du CNR: rééquilibrer les trois secteurs économiques repris dans l’idée de Triptyque Economique et prendre en compte les problèmes environnementaux, y compris ceux qui impliquent des formes de décroissance, comme les rejets de GES et l’abus dangereux de chimie toxique dans l’agriculture.

JM Masson

PS: si ce document vous a semblé intéressant, n’hésitez pas à le diffuser dans vos réseaux!

Retrouvez ce billet sur: http://www.reporterre.net/spip.php?article2017 , le site d’Hervé Kempf.

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2 commentaires pour Le programme du CNR et l’ idée de « Triptyque Économique »

  1. Robb dit :

    Ne serait-il pas possible d’unir ces trois système en un seul? Un système débarrassé de la toute-puissance de l’état, de l’oppression totalitaire du marché et de la faiblesse des coopératives face aux deux systèmes précédents?

    Abordons d’abord le problème du côté politique. Imaginez par exemple un état, français ou autre, qui considère d’abord et avant tout le citoyen comme seul maître de lui-même. L’état sera alors l’union consentie de tous les gens ayant élu domicile sur le territoire de ce pays. Et le citoyen devient le centre même du pouvoir, débarrassé de tout pouvoir supérieur. Le système que nous mettrions en place serait une vrai démocratie en quelque sorte, m’empresserais-je de préciser afin de m’éviter le joli sobriquet d’anarchiste…

    Maintenant, prenons le problème économique sous cet angle.
    Votre triptyque devient unique :
    – Le pouvoir économique attribué à l’état représente les actions communes et entendues entre tous les citoyens, indépendant. Aucun danger alors d’une dérive totalitaire, puisque l’état ainsi constitué représente dans son essence même la totalité des opinions possibles.
    – Les coopératives représentent l’union de diverses personnalités qui décident d’unir leur force dans un système tout aussi démocratique que l’état, mais plus petit, favorisant sans doute l’efficacité et la bonne entente.
    – Finalement, l’entreprise privée est représentative de l’artisanat, ou l’individu seul, dirige sa propre production, aidé de collaborateur s’étant librement sous ses ordres.

    En bref, la démocratisation (pouvoir du peuple) du marché passe par l’abolition du prolétariat. Chaque être devient politiquement égal à son prochain et libre de s’impliquer économiquement de la manière qu’il le veut. Que ce soit dans la gestion des ressources collectives, lesquelles seront déterminées à l’échelle nationale : eau, éducation, finance, etc. Que ce soit en famille, entre copains, entre partenaire, ou tout simplement par eux-même. Toutes les échelles sont possibles.

    Ainsi, une économie démocratisée seraient un gage de liberté individuelle, d’égalité politique entre collaborateur et de fraternité nationale. Il reste à écrire la constitution qui permettra de réguler un monde libéré de tout organe d’oppression supra-individuelle…

    *********
    Je n’ai pas lu vos autres billets, je suis tombé sur celui-ci en parcourant Reporterre.net. Je trouvais cela intéressant de concevoir la société utopique comme un espace ouvert à tous les possibles, ce que notre société est, dans la réalité. La plupart des utopies sont des propositions de systèmes totalitaires qui, personnellement me dégoûte.

    Merci de me faire parvenir un commentaire.

    Alexandre Robichaud

  2. Pourquoi toutes ces idées fantastiques n’arrivent jamais jusqu’à la première marche du palais !

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